Ibrahima Ly (1936- 2016) : Le combattant pour le Mali et une Afrique libres, toujours vivant dans les esprits

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Le document que nous publions ci-dessous en commémoration de la mort d’Ibrahima Ly, est un témoignage de Shaka Bagayogo, un connaisseur de l’écrivain. C’était le jeudi 23 février 2012 au Lycée qui porte le nom de Ibrahima Ly à Bamako. Il y présente Ibrahima Ly, l’adolescent, l’étudiant, le jeune homme politique et son refus de l’injustice, de l’arbitraire et de la soumission. Enfin, il présente le père de famille et le combattant pour le Mali et une Afrique libres, dont les souvenirs restent toujours présents. Les œuvres de l’écrivain Ibrahima Ly, au-delà de leurs valeurs littéraires, auront suscité des valeurs cinématographiques certaines. Ainsi, le roman «Toiles d’Araignées », a inspiré un film malien du même nom.  Le long métrage «Toiles d’Araignées », réalisé par Ibrahim Touré et produit par le Centre national de la Cinématographie du Mali (CNCM) est un film émotionnel de 92 minutes, tourné en 2009, qui a remporté le prix de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) lors du 28ème Festival international de Cinéma Vues d’Afrique (27 avril au 6 mai au Cinéma Excentris à Montréal au Canada). Ce film comme le roman qui l’a inspiré, « fait revivre des pages sombres des dictatures africaines, qui ont scellé le destin de nos peuple avec le musellement des voix et l’écrasement brutal de toutes velléités de contestation », confiait à la presse, le réalisateur Ibrahim Touré. Lire cet exposé de feu Shaka Bagayogo.

 

Introduction

Un discours de plus ! C’est certain car il est difficile de parler d’un homme dont la vie restera toujours une référence d’aujourd’hui et une référence de demain.

Néanmoins, essayons d’entrée dans ce vaste univers où faits, gestes et paroles témoignent pour dire que : «L’homme meurt une fois mais l’homme qui a fait l’histoire de son époque vivra éternellement ».

Ainsi donc, nous essayons une fois de plus, et à coup sûr, de caresser la barbe d’Ibrahima Ly, mort il y a déjà 23 ans. Mais avant d’en arriver là, nous aborderons les rivages de son enfance et des années vertes de son lycée.

  1. L’enfance : sa famille, ses ancêtres.

En 1936 naissait à Kayedi, dans le quartier Toucouleur, Ibrahima Ly. C’était à Kayes où son père assurait les fonctions d’Imam.

Son père naîtra à Ségou. C’est dans les langes qu’il gagnera Kayedi à l’arrivée des français qui forcèrent les Toucouleurs à répliquer au Fouta Toro. Mais le sort en décida autrement. La famille d’Ibrahima Ly restera à Kayedi. Son grand père à Ségou était le précepteur des enfants de l’El hadji Oumar et de la Cour royale. Son grand père tenait de ses pères son érudition islamique.

Du Fouta Toro à Ségou, de Ségou à Kayes pour ne citer que ces quelques jalons. La famille Ly y cultivera l’amour du Coran et de son enseignement. Elle en fit sa profession.

On y était de père en fils Iman.

Fils du livre, Ibrahima à son tour le sera toute sa vie. Fait pour être un jour l’iman sans doute, Ibrahima a suivi un destin différent mais concourant aussi au même objectif. Il entra forcement à l’école française.

Parallèlement à l’école primaire, Ibrahima suivait ses études religieuses.

Enfant, son intelligence attirait l’attention de son administration scolaire. Mais Ibrahima fleuretait avec l’indiscipline.

Ses qualités intellectuelles dont une prédisposition en calcul, lui ont permis d’échapper à l’exclusion.

Un 1950, Ibrahima passera le concours d’entrée en 6ème Année au Lycée Terrasson De Fougère de Bamako.

  1. Le Lycée : L’adolescence et le début de jeunesse

Au Lycée Terrasson De Fougère, Ibrahima entama ses études et en sortit en 1957.

Sans le moindre accroc, il passa ses 7 ans au lycée. Haut et Svelte, Ibrahima parallèlement à ses études, menait une vie active de basketteur qui le conduira à la sélection nationale. Trois traits de caractère marqueront sa vie au lycée :

Taciturne : l’air sombre et sobre

Peu bavard : ses antécédents aristocratiques le poussaient à être secret et discret ;

Indiscipliné: cette indiscipline dans un ordre colonial montrait que couvait en lui la colère puis la révolte contre l’envahisseur qui traçait déjà au lycée une nette ligne de démarcation entre élèves blancs et élèves noirs.

Mathématicien au Bac, il le demeurera toute sa vie professionnelle.

III. La maturation A Dakar, Toulouse, Paris          

A Dakar, en section MPC, il y passa avec brio ses études. En 1959, il y obtint son Math Gene à Dakar. Il débarque en France : d’abord à Toulouse ensuite à Paris.

Apres son bac, obtenu en 1960 Madina Tall épousera Ibrahima. Elle devenait ainsi et pour toujours sa femme, sa compagne de lutte.

C’est à Dakar que l’éveil politique entamé déjà depuis la Terminale, connaitra ses véritables débuts.

Il milite pour le PAI et l’Union Générale des Etudiants de l’Afrique de l’Ouest (UGEAO).

L’UGEAO le déléguera plusieurs fois et en particulier il connaitra le monde Magrébin.

En 1958, Ibrahima passa ses vacances politiques à Kayes et à Bamako; en y faisant campagne en tant que PAI pour « l’Indépendance Immédiate ».

A Toulouse, Ibrahima Ly milita activement à la FEANF et au PAI. La FEANF le délègue.

Pour le compte toujours de la FEANF, il visitera la République Démocratique Allemande.

En 1962 il obtint sa licence en Maths à Toulouse. Il monte à Paris et s’inscrit en DEA.

Durant l’année académique de 1962-1963, il est Vice Président de la FEANF chargé des affaires panafricaines.

En 1963-1964, enfin, il est Président de la FEANF.

En 1965, il retourne au Mali en apportant un soutien très critique au régime de l’US-RDA avant et après sa chute.

Au lendemain du coup d’état, il déclara (je cite de mémoire) devant Tiekoro Bagayoko venu animer une conférence sur les raisons du coup d’état militaire à l’amphithéâtre de l’Ecole Normale Supérieure à Badalabougou.

« L’Afrique vient de perdre après Kwame N’kruma, un de ses meilleurs fils : en Modibo Keita» et dans la même intervention et il dira « Modibo est un patriote, les militaires n’ont pris le pouvoir que pour eux-mêmes ».

Les militaires le démettent de ses fonctions et le marginalisent. En 1969 il reprend le chemin de l’école. Il part en URSS pour des études de 3ème  cycle en Algèbre. Madina ne peut le suivre avec ses enfants. A son tour elle part en France avec, une bourse modique poursuivre ses études de 3ème  cycle en Histoire.

En 1973 au mois de Juillet, il finit ses études en URSS et rentre pour retrouver sa famille qui avait déjà gagné Bamako. Madina boucla elle aussi ses études de 3ème cycle en Histoire.

Une fois au Mali, Ibrahima retrouve les siens. Il reprend les activités politiques naturellement souterraines.

En 1974, le Comite Militaire organise un referendum qui légalisera après une période rogatoire de cinq ans, Un Parti Unique.

Ibrahima et ses camarades marquent leur opposition dans un tract distribué dans le pays. Il est arrêté avec 12 autres. Un scandaleux jugement les y attend. Il est fait. Le verdict fut lourd. Ibrahima écopa 4 ans.

En 1978, il fut libéré et avec l’appui d’amis il s’installe à Dakar. Il intégrera le Corps professoral de l’Université. Madina quant à elle ira à l’IFAN où elle passera une thèse d’État en Histoire sur son grand père El hadji Oumar.

Dakar au fil des ans devient la terre sinon le point de rencontre des exilés politiques du Mali d’une part et de l’autre, celui où finalement au bout de quelques années se formera un regroupement d’une forte majorité des Mouvements d’opposition clandestines.

  1. L’engagement politique

Du lycée Terrasson De Fougères (aujourd’hui Lycée Askia) jusqu’à sa mort, Ibrahima Ly eut toujours un engagement politique conséquent.

Du PAI à la FEANF, de la FEANF au soutien très critique de l’US-RDA, puis la rentrée en clandestinité, son arrestation, sa vie à Dakar, jusqu’ à sa fin, Ibrahima n’eut de cesse que pour le Mali et l’Afrique.

En 1960-1961 en tant que militant actif de la FEANF et du PAI, après une visite en République Démocratique Allemande, il œuvre pour l’accès des étudiants africains dans les pays de l’Est. Ce qui se fera très largement. Lui-même passera ses études de 3ème cycle en URSS.

Vice Président puis Président de la FEANF. Ibrahima initiera le rapprochement entre FEANF et les régimes nationalistes africains. Ainsi il rend visite au Ghana à Kwame N’Krumah. Il rencontre Neto de l’Angola et il en fait de même chez Ben Bella 1er Président de l’Algérie. Il envoie son Vice- Président au Mali rendre visite à Modibo Keita.

Dans la clandestinité, il est promoteur du RPM (Rassemblement des Patriotes Maliens) puis du PMRD. Partisan convaincu du rapprochement entre les différents Mouvements Politiques Clandestins, il œuvre pour la Naissance à Dakar du FNDPC en 1986.

Dans les heures sombres de la détention de quatre ans à Niono, il impressionna profondément l’administration et les populations du cercle de Niono par sa rigueur et sa droiture.

Généreux, il a toujours été et il le sera encore plus parmi les plus démunis. Sa compagne Madina chaque quinze jours lui rendait visite quatre ans durant. Les provisions en médicaments, en nourritures et d’autres petites commodités qu’elle lui apportait, était largement redistribuées à ses Codétenus. L’oubli de soi devant la souffrance des autres a fait de lui le médecin à Niono de ses compagnons de prison. Les conditions de détention inhumaine et les sévices corporels l’ont atteint.

A sa sortie, il bénéficie de traitement intensif dans les cliniques spécialisées surtout avec le soutien à jamais démenti du PCF.

Un autre exemple de sa générosité connue. Nous sommes en 1968 à l’École Normale Supérieure où il assurait les fonctions de Directeur Adjoint chargé de la formation Idéologique. Abdramane Baba Touré était le Directeur Général.

Le Comité scolaire de l’Ecole Normale Supérieure fonctionnait correctement.

A l’époque j’occupais dans le Bureau du Comité de l’ENSUP, le poste de Secrétaire Politique, Alpha Oumar Konaré en était le Secrétaire Général.

Chaque quinze jours ma commission organisait des réunions consacrées aux exposés d’étudiants ou de professeurs sur les problèmes qui retenaient notre attention.

Après une de ses séances à laquelle assista Ibrahima Ly, ce dernier nous convia à son bureau. Alpha, deux autres membres du Comité scolaire et moi-même, nous nous rendîmes.

Ibrahima nous dit ceci (je cite de mémoire) : « Actuellement par mois je touche des indemnités de fonction de 25 000 Fcfa. Je n’en ai pas besoin mais votre comité si, alors je vous l’offre ».

Nous étions à la fois si surpris et si étonnés que nous l’avons quitté sans mot dire.

Notre réponse lui parviendra après une réunion du comité de l’ENSUP. En effet, nous le savions, son salaire n’était que 80 000 francs maliens par mois.

  1. La production littéraire

Œuvres majeures, Ibrahima a produit seulement à partir de 1982. Sa détention en prison, l’exil de nouveau, les activités militantes menées en clandestinités laissèrent un peu plus de temps à Ibrahima pour réfléchir sur la condition humaine au bout du compte. Le premier roman paru en 1982 restitue dans un langage dur mais très précis, l’atmosphère loufoque d’une prison malienne, d’une prison d’Afrique. Œuvre de talents mais aussi d’un créateur, les « Toiles d’araignées » augure la littérature sur les prisons de notre continent.

« Les Noctuelles vivent de larmes » est autant une analyse critique sociale et historique de la société malienne, qu’une adresse à la jeunesse qu’il voit fourbir ses armes.

La maladie qui le rongeait depuis sa sortie de prison finira par l’emporter. Sans lui laisser le temps de produire d’autres romans, d’autres nouvelles.

  1. Vie et œuvres d’aujourd’hui, œuvre et vie pour demain

Ibrahima a vécu. Il a pleinement porté sa part du fardeau humain comme l’écrivait Joseph Ki Zerbo dans Paroles pour un continent, ouvrage collectif écrit à Dakar en hommage à lbrahima Ly.

Il fut pleuré par tous : parents, enfants, compagnons de lutte, anciens collègues du Mali, du Sénégal, de France et d’ailleurs. Des hommages lui furent rendu à Dakar, au Mali, en France, en Afrique etc.

Nous poursuivons certes, modestement, cette tradition au Mali dans ce lycée qui porte fièrement son nom.

Caresser la barbe de Ibrahima a deux fonctions bien distinctes se ressourcer, puis ensuite rêver de bâtir un jour un autre Mali, une autre Afrique.

 D’abord se ressourcer     

Il faut d’abord se rappeler qu’il fut un mari et un père exemplaire qui couvrait d’affection chacun des cinq enfants qu’il eut. La réussite scolaire de sa femme et de chacun des leurs enfants le comblait de joie. Il sut à chacun d’eux, offrir sa chance et son érudition. Erudition que Ibrahima reçut de ses parents et qu’il devait laisser à son tour à ses enfants. Ce qu’il fit admirablement.

De sa vie publique, elle fut dédiée pour tous ceux qui l’ont connu à la cause qu’il servit avec talent, assiduité et clairvoyance jusqu’à sa mort.

BATIR le Mali d’aujourd’hui et de demain, BATIR l’Afrique d’aujourd’hui et demain est une tâche ardue qui requiert vivacité, courage et intelligence. Ce sont là des qualités qu’il faut patiemment acquérir.

Ibrahima Ly connaissait son public, sa pyramide des âges. Il savait aussi que les principaux ressorts humains de tout bouleversement social en Afrique est une tache qui revient aux jeunes.

Alors il prit le pari de lui laisser une adresse dans ses « Noctuelles vivent de larmes ».

Dans le Mali d’aujourd’hui, la parole est libérée, l’écriture aussi. Donc on entend, on peut entendre tout ou presque. Sur le Mali, les propos tenus ou quelque fois retenue ne sont points réjouissants.

Que dit-on aux jeunes, surtout ?

Pour se nourrir, se vêtir, manger, il faut avoir des dents longues, il faut avoir de bras longs. Sinon prends ce que tu peux et où tu peux. Ce qui existe en biens dans le pays est là pour tout le monde.

Il faut aller manger où tu peux. Au sein d’une jeunesse entourée d’une brume sociale épaisse, sans grande perspective d’avenir, il est très difficile de rester serein.

Et sur les responsabilités d’hier, d’avant le 26 Mars. Les discours sont encore plus révélateurs.

Ils sont tous réhabilités ou presque de droit et dans les faits par les faits et forfaits d’aujourd’hui de la nouvelle élite en pleine extension.

Et pourtant aussi, les jeunes ont beaucoup contribué à l’avènement du 26 mars.

Ceux de l’époque qui l’ont fait, où sont-ils ?

Et alors ! Il faut reprendre du service, il n’y a que cela à faire.

Et pourquoi ?

C’est parce que :

Ils auront du travail. Ils auront de quoi vivre sans se demander, s’ils sont nés riches. Ils pourront étudier comme ils le souhaitent.

Et Comment ? Parce que le nouveau pouvoir auquel ils ont largement contribué à mettre en place, agira dans le sens souhaité et voulu par eux.

C’est ce que Ibrahima Ly vous a assigné comme tache. C’est le destin qu’il vous suggère d’accomplir.

Conclusion : Qui n’en sera pas une ?          

Parce que ce n’est point une solution, mais des perspectives que je vous propose.

Jeune lycéen d’aujourd’hui, résister aux tentations d’aujourd’hui. Suivez la route ardue des études. Il n’y a pas de voie royale. Mais partez à la conquête de tous les savoir et du savoir être.

Toutes ces nouvelles acquisitions vous serez utile dans la gestion de votre vie, mais aussi de l’Etat de demain dont vous serez les artisans.

Ce que vous ferez au Mali, chaque pays de l‘Afrique vous attend pour le faire.

 

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2 COMMENTAIRES

  1. J’ai connu Ibrahima Ly, surtout a l’Universite de Dakar.Alors que sur un
    effectif de 70 Etudiants ,un ou deux etaient generalement admis en MPC a l’Universite de Dakar,surtout parmi les redoublants,Ly a passé haut les mains a la session de Juin.J’avais beaucoup de respect et d’affection pour Ibrahima Ly.Quand je l’ai rencontre au Café Luxembourg avec Sarr Makan,je leur ai conseille d’etudier les Sciences Economiques.Sarr m’a ecoute ,mais Ly a continue a approfondir ses connaissances mathematiques.Il a milite dans le PAI.Le parti etait d’ailleurs fermement tenu par les Toucoiuleus.J’aurai voulu une reflexion plus approfondie sur le Socialisme Africain.Je trouvais que les ideologies PAI etaient enfermees dans une sorte de carcan.Mais Ly imposait respect .Sa mort ainsi que la mort de Moulaye Kone continuent a m’affecter comme si j’avais perdu des frères de sang.Celui-ci qui est reste plus longtemps avec le Mali,c’est Bah Abdoul,plus sentimental,mais aussi rigoureux et sobre comme qu’un saint du desert.

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