Sadio Kanté, journaliste expulsée du Congo Brazzaville : «Je suis juridiquement originaire du Congo dès la première seconde de ma naissance»

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Arrêtée  sans raison valable, expulsée et envoyée à Bamako par les autorités congolaises, Sadio Kanté, journaliste indépendante, à travers cette interview qu’elle a bien voulu nous accorder, nous parle de sa mésaventure. Elle persiste et signe qu’elle est juridiquement originaire du Congo Brazzaville dès la première seconde de sa naissance.

 

Reporter Mag : On voit que vous vous retrouvez à Bamako, pas de façon normale, car vous avez été expulsée du Congo Brazza. Est-ce que vous pouvez nous dire comment cet incident est survenu ?

 

Sadio Kanté : Cet incident est survenu parce que, moi-même, je me suis rendue à la police pour dénoncer un cas d’usurpation d’identité de mes frères devenus Français, par des gens accueillis par mon père qui a 84 ans. Vous connaissez, dans notre culture mandingue, un protégé de la famille, on se bat pour lui. J’ai tenté d’expliquer à mon père que ses protégés dépassent les limites, et qu’il faut leur montrer la voie normale. J’ai dit que comme je suis au courant d’une usurpation d’identité, je vais les dénoncer. Alors, il m’a précédé à la police. Il a dit que je ne suis pas née ici, mais à Kayes au Mali, et  cela a suffi pour que la police me traite de droguée, de trouble à l’ordre public et de séjour illégal. Vers 17h, ils m’ont menottée. Voici encore les traces des menottes, une semaine après. Je ne peux même pas encore porter ma montre. Entre 17h et 1h du matin, j’étais à l’aéroport. Donc, si c’est vrai que je suis Malienne, ils auraient dû au moins contacter l’Ambassade du Mali pour que l’expulsion soit légale. Comment peut-on expulser quelqu’un qui a un acte de naissance délivré par une mairie de Brazzaville, alors que moi-même je ne peux pas déclarer ma naissance ?  Alors que tous ces officiers qui m’ont expulsée, sont des amis, des frères et des cousins à moi ? Parce que mon père adoptif, qui est Seydou Badian, est jusqu’à présent le conseiller du président Denis Sasso N’Guésso et que lui et moi avons vécu dans une annexe de la Présidence. Mieux, le Directeur général de la police qui a signé mon premier passeport, dit que je ne suis pas Congolaise, que je ne suis pas née au Congo. Alors, il faut qu’il me dise d’autres raisons, mais pas ça !

 

Donc, ça n’a rien à avoir avec votre métier de journaliste ?

 

Si. Ils en ont profité parce que justement je les dérange. Je ne peux pas comprendre que dans un pays où il y a 4 millions d’habitants et plus de 4000 milliards de budget, en dix ans, le Congo puisse engranger 30 000 milliards pour lesquels on ne voit aucune trace. Il n’y a pas d’eau, d’électricité et la nouveauté du Centre hospitalier de Brazzaville, c’est la peinture qu’ils ont mise, et il y a pas d’ascenseur, ni d’électricité. Donc, quand on se fait opérer, on risque de mourir par manque d’oxygène. Alors que le président de la République a un projet d’un Centre hospitalier qui est en construction  dans son village, qui ne fait même pas 1000 habitants, où il mettra 600 lits. J’ai fait un papier sur ça où j’expliquais que, c’est impossible, car on ne peut pas avoir à Brazzaville et à Pointe Noire 600 lits, alors que dans un petit village, celui du président de la République, cela peut se faire au détriment de la majorité des Congolais.

 

Comment vous qui avez habité le Palais, une annexe présidentielle, vous vous trouvez dans une situation pareille, alors que vous avez des amitiés avec le président Sassou ?

 

Vous tous, journalistes maliens, avez vu mes photos avec le président de la République. Il n’y a pas de doute que j’ai un lien avec lui, sans oublier que j’ai fait la classe avec ses enfants. Ce sont mes amis d’enfance. Mais, quand il s’agit d’un engagement politique, c’est-à-dire un chef suprême qui prête serment en disant que «je garantis le bien-être de mes concitoyens», mais qu’on voit qu’il se sert plus lui-même que la population, c’est mon rôle de dénoncer, car j’ai un rôle de contre-pouvoir.  Je tire la sonnette d’alarme, en espérant que les choses vont changer et que le gouvernement ainsi que la classe politique prendront conscience que c’est le peuple avant tout, rien que le peuple qui doit être servi et non une élite.

 

Que regrettez-vous aujourd’hui dans cette expulsion parce qu’on a vu que sur le plan international, vous avez eu du soutien.  Le fait d’avoir fait votre travail ou le fait de quitter de force votre pays d’origine ?

 

Si je n’avais pas été Congolaise et qu’on me reprochait quelque chose de valable, j’allais comprendre. Je crois que tout le monde me reconnaît par ma franchise, même s’il arrive que je me trompe. Mais, lorsque je me trompe, c’est honnêtement que je me trompe. Je n’aurais pas revendiqué cette nationalité. C’est mon pays. Au Mali, on m’a vue ici pour la première fois en 1998 et c’était suite à la guerre au Congo. Sinon, je ne serais même pas venue au Mali. Le ministre de l’Intérieur du Mali de l’époque avait reçu pour la première fois mon acte de naissance en provenance du Congo en 2000, seulement. C’est-à-dire, culturellement, socialement, est-ce qu’on peut dire que Sadio Kanté est Malienne ? J’ai fait toute ma vie au Congo : mes amis d’enfance, ma scolarité, c’est au Congo. Je me souviens encore de mon école maternelle.  Alors qu’est-ce que j’ai en commun avec le Mali, ou qu’est-ce que Barak Obama a en commun avec le Kenya, le pays de son père ? Ici, c’est le pays de mon père. Ce n’est pas mon pays. Je suis venue ici par la force des choses et on m’expulse, je me retrouve ici encore pour cas de force majeure. Non, je veux vivre et exercer ma profession dans mon pays. Je suis juridiquement originaire du Congo dès la première seconde de ma naissance.

 

Cela veut dire que vous avez entamé une bataille pour y retourner ?

 

Ah oui, mes avocats sont en train de travailler. Déjà, ils vont sortir le duplicata parce que je peux avoir les souches de mon acte de naissance qui se trouvent sur les réseaux sociaux. Le duplicata sera fourni au Procureur qui fera des enquêtes et qui déterminera, si je ne suis pas née au Congo comme le prétendent certains. Comment se fait-il que mon acte de naissance soit établi à la mairie de Poto-poto à Brazzaville dans la Commune III, étant donné qu’un enfant ne peut pas  faire sa déclaration de naissance ? Donc, ça va faire encore beaucoup de choses à me révéler. Dans le cas d’espèce, le ministre de la Justice, le ministre de l’Intérieur du Congo devraient démissionner. Car, l’autre prétexte qu’ils ont fourni, c’est qu’ils ont trouvé de la drogue à mon domicile. Une perquisition faite sans moi, en disant que je n’habite pas l’immeuble familial, que je suis chez un ami et que je vivais de mendicité, c’est de la honte ! Je me demande si l’argent qu’ils ont pris dans mon sac lorsqu’ils m’ont menottée, si le Colonel Dounzila ne l’a pas remplacé par la drogue pour aller remettre ledit sac à un de ses amis pour dire que c’est ma drogue. Parce que si c’était réel, ils m’auraient filmée avec cette drogue, en présence d’un huissier et de mes avocats. On ne m’a même pas laissé le choix. Si je me droguais, je l’aurais assumé comme j’assume ma cigarette.

 

 

Ils vous ont permis quand même de regagner Bamako avec vos affaires, ou bien vous êtes venue directement, sans rien ?

 

Alors là, c’est encore choquant et plus traumatisant. Ils m’ont présentée deux valises à l’aéroport où il n’y avait que des vestes. Pour quelqu’un qui est expulsé dans un pays sahélien -et même mes vestes sont en cuir-, comment se fait-il qu’elle n’a même pas de jupes ? Vous voyez, ce pagne, c’est ma belle-sœur qui vient de me le donner tout de suite. Est-ce à dire que je n’ai même pas de pagnes, de robes, rien que des vestes ? Ils ont pris la photo de mon défunt mari, l’ont mise dans le sac ainsi que la photo de mon fils. C’est tout ce qu’ils m’ont donné et quand je suis arrivé, ma surprise a été de constater que même mes équipements de travail n’étaient pas avec moi.  Et quand on dit que ce n’est pas ma maison, alors qu’une semaine avant mon extradition, j’ai reçu un ami de facebook à la maison pour son anniversaire et je lui y ai offert  du bissap et il a posté la photo sur internet. Donc, si la drogue a été trouvée dans cette maison, là je comprends que les policiers congolais sont devenus vraiment fous et sont capables de tout pour nuire.

 

Kassim TRAORE

 

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